De la prévention à l’autodétermination : faire progresser les soins du cancer au Nunavut
Entrevue avec la Dre Ekua Agyemang et le Dr André Corriveau sur l’Inuit Qaujimajatuqangit, le leadership communautaire et les soins du cancer au Nunavut
9 juillet 2026
À l’occasion de la Fête du Nunavut, le Partenariat canadien contre le cancer (le Partenariat) s’est entretenu avec la Dre Ekua Agyemang, administratrice en cheffe de la santé publique du Nunavut, et son collègue, le Dr André Corriveau, sous-administrateur en chef de la santé publique par intérim et membre du conseil d’administration du Partenariat.
Tous deux reviennent sur le parcours qui les a menés à s’investir en santé publique dans le Nord, sur l’importance de la prévention et de la sécurisation culturelle des soins, sur le rôle de l’Inuit Qaujimajatuqangit, et sur le lien étroit entre la santé, la communauté, l’autodétermination et la Fête du Nunavut. Ils soulignent également d’importantes réussites, notamment le lancement du tout premier programme territorial de dépistage organisé du cancer colorectal au Nunavut, qui a été élaboré de concert avec le Partenariat et jette les bases de futurs programmes de dépistage organisé.

Comment vos parcours personnel et professionnel vous ont-ils menés à vous investir en santé publique dans le Nord canadien?
Dre Ekua Agyemang : Mon parcours vers la santé publique a commencé alors que j’exerçais comme omnipraticienne au Ghana. J’ai toujours été animée par l’équité en santé et l’amélioration de la santé des populations. Avec le temps, j’ai compris tout l’intérêt des approches en amont : prévenir la maladie avant qu’elle n’atteigne ses stades les plus complexes.
Au cours de ma résidence en santé publique et en médecine préventive, j’ai travaillé auprès de diverses communautés des Premières Nations ainsi que de collectivités rurales et isolées en Alberta, ce qui m’a préparée à mon travail au Nunavut. S’il est vrai que le Ghana et le Nunavut sont différents, ils connaissent néanmoins des défis similaires liés à l’isolement et à l’éloignement. Ce qui me parle ici, c’est la possibilité de travailler en partenariat avec les communautés, de prendre des décisions ensemble et d’appuyer leur autodétermination.
Docteur Corriveau, avant de travailler au Nunavut, vous avez également été médecin-hygiéniste en chef des Territoires du Nord-Ouest et de l’Alberta.
Dr André Corriveau : C’est exact. Mon intérêt pour la santé publique remonte à 1981, alors que j’effectuais un internat rotatoire dans le nord de Terre-Neuve et participais à des visites communautaires au Labrador. Après avoir rencontré le médecin de santé publique de la région, j’ai compris que la prévention en amont était le domaine auquel je souhaitais me consacrer.
J’ai étudié la médecine familiale et la médecine communautaire à l’Université Laval, puis j’ai exercé principalement au Nunavik, aux Territoires du Nord-Ouest et au Nunavut, y compris avant la création de ce territoire en 1999. Pour moi, c’était le début d’une histoire qui se poursuit encore aujourd’hui.

Dre Ekua Agyemang : Fort de son long parcours et de sa vaste expérience, le Dr Corriveau a été pour moi un mentor et un soutien précieux ces deux dernières années. Son expertise a grandement contribué aux travaux que nous menons ici. Pour paraphraser Isaac Newton, j’ai vu plus loin en me tenant sur les épaules du Dr Corriveau.
Quels sont les besoins particuliers des collectivités du Nunavut et du Nord en matière de soins du cancer?
Dre Ekua Agyemang : Le Nunavut s’étend sur près de deux millions de kilomètres carrés et compte 25 collectivités, toutes accessibles uniquement par avion. Cette réalité géographique présente à la fois des défis et des possibilités. L’éloignement et l’isolement ont une incidence sur l’infrastructure, la logistique et l’accès aux soins. Dans l’Arctique, l’océan est gelé plus de la moitié de l’année, ce qui limite la période pendant laquelle les fournitures peuvent être acheminées par voie maritime. Le transport aérien est possible, mais les conditions météorologiques entraînent souvent des retards.
Ces réalités se répercutent directement sur l’accès aux soins de santé, notamment au personnel de santé, à des services continus et à des soins de qualité en temps utile.
Le cancer du poumon est la principale cause de décès par cancer au Nunavut, suivi du cancer colorectal. Le diagnostic précoce et l’accès à des traitements plus près du domicile sont essentiels, car les gens doivent souvent quitter leur famille et le territoire pour recevoir une chimiothérapie, subir des interventions chirurgicales et obtenir des soins de suivi.
Dr André Corriveau : L’ensemble du parcours de soins contre le cancer est plus complexe dans le Nord, et particulièrement au Nunavut, que dans bien d’autres régions du Canada. Les collectivités sont dispersées dans l’extrême Nord du pays, et les liens se font souvent selon un axe nord-sud. Le Nunavut est desservi par plusieurs systèmes de santé : ceux de l’Ontario (Ottawa) dans l’Est, du Manitoba (Winnipeg) dans la région centrale ainsi que des Territoires du Nord-Ouest (Yellowknife) et de l’Alberta (Edmonton) dans l’Ouest.
Ce contexte complique les trajectoires de soins, du dépistage et des examens diagnostiques jusqu’au traitement et au suivi. Le fonctionnement des systèmes varie, et l’information ne circule pas toujours de façon fluide.

Au Nunavut, l’appui du Partenariat a contribué aux progrès réalisés dans les domaines du dépistage et des traitements, qui peuvent de plus en plus souvent être offerts ou poursuivis dans le Nord, comme certaines chimiothérapies. instaurer la confiance.
– Dr André Corriveau, sous-administrateur en chef de la santé publique par intérim du Nunavut
Pourquoi faut-il intégrer les principes de l’Inuit Qaujimajatuqangit (IQ) en santé publique et dans les soins du cancer?
Dre Ekua Agyemang : Les principes de l’IQ fournissent un cadre de compréhension de la santé ancré dans les relations, la communauté, la famille, le respect mutuel et la responsabilité partagée. Le savoir, la sagesse et les modes de connaissance inuits doivent orienter les soins de santé afin que les voix des Inuits soient au cœur de leur planification, de leur conception, de leur mise en œuvre et de leur évaluation.
Lorsque l’on parvient à appliquer ces principes, les services sont plus durables. Ils sont centrés sur les communautés, conçus par elles et dirigés par elles, tout en étant culturellement sécurisants et adaptés.
Y a-t-il des aspects des principes de l’IQ qui trouvent un écho dans vos expériences au Ghana et dans d’autres collectivités?
Dre Ekua Agyemang : Oui. Tout comme les milieux ghanéens où j’ai appris et travaillé, la culture inuite est à haut contexte. La communication tend à être plus implicite, les décisions sont souvent prises par consensus, et le respect, l’établissement de relations ainsi que la prise de décision collective occupent une place centrale.

La collaboration au service du bien commun est également au cœur de la santé publique. Lorsque nous nous rendons dans les communautés, nous sommes à l’écoute de toutes les générations : leaders, Aînées et Aînés, enfants et jeunes. Plus important encore, il s’agit d’établir des relations de confiance. C’est le fondement du changement. Pour changer les choses, il faut d’abord instaurer la confiance.
– Dre Ekua Agyemang, administratrice en cheffe de la santé publique du Nunavutt
Pourriez-vous nous donner des exemples de projets réussis en santé et en cancérologie dans le Nord?
Dre Ekua Agyemang : Les exemples d’innovation et de progrès ne manquent pas au Nunavut. L’un des plus importants est l’élargissement du dépistage du cancer colorectal. En mai 2025, le Nunavut a lancé son tout premier programme de dépistage organisé de ce cancer à Rankin Inlet. Un an plus tard, il avait été étendu à 22 des 25 collectivités du territoire et était très bien accueilli.
Des travaux sont également en cours pour remplacer le test Pap par le test de détection des VPH (test VPH), le lancement étant prévu pour cet automne. En ce qui concerne le dépistage du cancer colorectal, nous avons établi l’âge de début à 50 ans et travaillons actuellement à l’abaisser à 45 ans. Nous misons aussi sur les approches communautaires en santé publique, qui rapprochent les initiatives de prévention et de promotion de la santé des communautés, grâce à une mobilisation locale, à des partenariats et à des activités de sensibilisation adaptées aux réalités culturelles.
Je tiens à souligner ici la collaboration du Partenariat ainsi que l’aide que vous nous avez apportée lors du lancement et de l’élargissement du programme de dépistage du cancer colorectal. Nous avons également bénéficié de l’appui essentiel de Nunavut Tunngavik Incorporated, de prestataires de soins, de partenaires territoriaux et d’organismes nationaux.

Dr André Corriveau : Sur le plan clinique, des progrès ont également été accomplis dans l’offre de soins plus près du domicile. Grâce à l’appui de systèmes de santé comme celui d’Ottawa, il est possible de poursuivre certains types de chimiothérapie dans le Nord. Nous étudions également le recours à des colposcopes portables pour le suivi après un test VPH, ce qui permettrait à des spécialistes de se rendre dans les collectivités afin d’y effectuer certaines interventions, plutôt que d’obliger les gens à quitter chaque fois leur communauté pour recevoir des soins.
À mesure que les technologies évolueront et que les partenariats avec les administrations du Sud se renforceront, davantage de soins pourront devenir accessibles plus près du domicile.
Quel est le lien entre la santé, le mieux-être et la Fête du Nunavut (le 9 juillet)?
Dre Ekua Agyemang : La Fête du Nunavut célèbre le leadership, la vision et l’autodétermination des Inuits. C’est plus qu’une simple célébration territoriale. Elle rend hommage au leadership qui a mené à l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut et à la création du territoire. Cette réussite témoigne de la résilience des Inuits et de ce que les peuples autochtones peuvent accomplir par et pour eux-mêmes.
La Fête du Nunavut affirme les droits des Inuits et leur rôle de gardiens des terres, et est intimement liée à la santé. Des communautés fortes et en santé sont essentielles à la préservation de la langue, de la culture, du savoir traditionnel et des modes de connaissance inuits. La santé permet une pleine participation à la vie de famille, aux études, à l’emploi, au leadership et au développement communautaire.
– Dre Ekua Agyemang, administratrice en cheffe de la santé publique du Nunavutt
En tant que leaders de la santé publique au Nunavut, notre rôle consiste à aider les Inuits à obtenir les meilleurs résultats possible en matière de santé et à favoriser leur autodétermination. Au cœur du dépistage et de la prévention du cancer se trouvent avant tout les personnes et les familles que nous servons.

Le Partenariat tient à remercier les leaders tels que la Dre Agyemang, le Dr Corriveau et bien d’autres, qui s’engagent à faire progresser la réconciliation grâce à des mesures concrètes. C’est pour nous un honneur d’appuyer les priorités définies par les Inuits et les solutions portées par les communautés afin d’améliorer les résultats en matière de santé au Nunavut, notamment en soutenant des projets visant des soins adaptés à la culture dispensés plus près du domicile.